La famille Fichet de Bir-Jdid à Mazagan
Après avoir été gérant de ferme à Bir-Jdid, Hubert Fichet obtint un poste d’inspecteur au service de l’impôt du Tertib à El Jadida. Hubert, son épouse et ses trois filles résidèrent alors dans une maison de location au quartier populaire de derb el-Hejjar. La famille déménagea ensuite à Safi, Azrou et Rabat. Dans ce témoignage, Madame Geneviève Fichet revient sur cette période mouvementée.
Par le plus grand des hasards, une de mes filles a eu connaissance du livre de Mustapha Jmahri : « Une vie de colon à Mazagan », livre passionnant, racontant des histoires différentes mais toutes font mention de l’attachement réciproque entre Marocains et Français. Notre histoire personnelle, 14 ans au Maroc, est à la fois semblable et différente des récits que vous faites.
Mon mari, Hubert Fichet, termine en 1946 l’Institut agricole de Toulouse et recherche une place de gérant de propriété agricole. Il prend connaissance du « Paysannat », organisme étatique, qui offrait du travail et apprenait aux Marocains des techniques agricoles modernes. Le voilà donc, en août 1946, dans le Sud marocain, participant à la récolte des dattes. Des ennuis de santé le rappellent en France puis, en avril 1947, nous nous marions et partons à Rabat, où le Paysannat est en train de monter une petite école d’agriculture en bordure de la forêt de la Mamora, près de Salé.
Mais mon époux désirait cultiver plus qu’enseigner. Une occasion se présente, à Bir-Jdid : le propriétaire d’un domaine de 600 ha cherche un gérant pour les mettre en culture avec blé, orge et vignes. Et nous voilà installés, en 1948, à Bou Amira, à 12 km de Bir-Jdid. Pour se rendre à la ferme, le trajet commençait par une petite route goudronnée, puis 5 km d’un chemin de terre traversant un oued que nous avons vite surnommé « oued seco ». Mais, quand il pleuvait, le chemin était coupé et il fallait rejoindre Bir-Jdid à cheval, ce qui est arrivé un jour. Brigitte, notre aînée, avait une température incroyablement élevée. La route étant coupée, un Marocain est parti à cheval à Bir-Jdid pour chercher le médecin et ils sont revenus tous les deux sur la même monture.
A 3 km, nos plus proches voisins étaient les Vivien, parents des Kirch, installés près de Bir-Jdid. Mais sans voiture et avec trois enfants en bas-âge, notre isolement européen était bien grand, néanmoins notre entente avec les Marocains comblait ce vide. Nous n’avions ni téléphone, ni radio mais le facteur passait et nous avions du courrier. Tous les mois, le Père Musard venait célébrer une messe à Bir-Jdid. Peu à peu, nos conditions de vie se sont améliorées et l’achat d’une 4 chevaux fut un grand événement. Mais un différend professionnel surgit sur la nature des cultures, et nous voilà à la recherche d’une autre place. Nous avions connu à Rabat, M. Rémaury (décédé dans le tremblement de terre d’Agadir), inspecteur du Tertib, qui avait proposé à mon mari de passer le concours d’inspecteur, en 1947. L’offre était toujours valable et nous voilà installés pour six mois à Mazagan, puis pour trois ans à Safi.
Mazagan était une ville surpeuplée à cette époque. C’était difficile de trouver un logement pour une famille et pour une courte durée. A tout hasard, mon mari entre dans une agence de location qui venait juste d’être chargée de louer une maison en médina. Quelle chance nous avons eue ! Nous habitions rue derb el-Hejjar. Un marchand d’huile avait sa boutique en face de notre porte. Les clients venaient lui en acheter pour un repas, pour une journée ou même pour une semaine. Nous bavardions volontiers avec lui. Mais le changement de vie était difficile pour nos filles, aussi aimaient-elles se promener sur le mur qui clôturait la terrasse. Des femmes marocaines voyant le danger encouru ont sonné à la porte de la maison pour m’alerter. Merci à elles…
Safi, ville bâtie sur la hauteur, capitale de la sardine. Nous allions observer les bancs immenses de ces poissons près des rochers, c’était impressionnant. A Safi, M. Brousse, chef de poste, était un grand spécialiste de voitures de courses et il aimait se promener avec un serpent autour du cou, sans doute une couleuvre. Mais il nous fallait changer de poste au bout de trois ans et nous revoilà dans les bagages : direction Azrou.
Là, le changement climatique fut total. Nous étions habitués à l’air marin et nous voilà en moyenne montagne à 1.200 m ! En hiver, c’était le ski au jebel Hebri et, le dimanche, la messe à Tioumliline, au couvent des bénédictins. C’est là qu’a été tourné, en 2010, le film de Xavier Beauvois Des hommes et des dieux. Pour nourrir tous les moines, il y avait un grand potager, mais ils ne mangeaient jamais leurs tomates, c’était le repas préféré des singes. Que faire ? Le père chargé du potager entoura celui-ci d’un grand grillage bien solide, muni de cloches, ce bruit faisant fuir les singes. Le lendemain, les cloches n’avaient pas sonné, les moines allaient-ils pouvoir manger des tomates ? Mais stupeur, les tomates avaient disparu. Alors une surveillance s’organisa. Stupéfaits, les moines virent deux singes soulever le grillage pour en faire passer deux autres qui dévalisaient la plantation. A Tioumliline, on ne mangera pas de tomates. Les singes s’étaient les premiers servis.
Nous avons passé deux ans à Azrou où nous avons vécu l’Indépendance. L’armée de Libération était plus redoutable que la population restée très amicale. D’habitude, après le travail du Tertib, le Cheikh offrait un repas de détente, d’amitié. Mais c’était devenu impossible les derniers mois. Le Cheikh, très malheureux, disait à mon mari : « Quand tout sera fini, tu verras le repas que je t’offrirai » et il arrondissait ses bras autour du ventre avec un sourire jusqu’aux oreilles.
Puis un coup de téléphone de l’ambassade de France à Rabat réclama la venue de mon mari pour s’occuper des problèmes d’indemnisation des colons. Et nous voilà revenus à notre point de départ, Rabat, comme il y a 14 ans. En 1960, ce fut le retour en France. En 1965, nous sommes revenus, avec nos sept enfants, pour passer deux mois à Rabat. Ce fut inoubliable, et les retrouvailles avec des Marocains furent chaleureuses et très émouvantes.
jmahrim@yahoo.fr

















