Le cadeau d’Eva ou comment les livres créent des liens ?
Par Mustapha Jmahri (écrivain)
Le vendredi 27 décembre 2017, lors de la rencontre conviviale organisée par Mme Bernadette Hendricks, proviseure du groupe scolaire Charcot à El Jadida au sujet de mon livre « El Jadida 1949-1969, Paroles de femmes », il y eut un échange très riche sur le rôle oublié de la femme dans la société marocaine. Il y eut également, en marge de la discussion, comme la sensation d’un regret du fait que les rencontres culturelles au Maroc n’attirent plus aujourd’hui ce qu’elle pouvait attirer comme monde dans les années 1970.
Documentaliste de formation, ancien président de l’association Cité Portugaise, grand amoureux de la culture et détenteur de la collection complète de mes livres, Brahim El Kaly prit la parole et remarqua, avec regret, que ce phénomène concernait toutes les villes marocaines et que même les statistiques officielles de la lecture au Maroc étaient là pour le confirmer. Si Brahim ajouta surtout qu’il ne s’agissait aucunement d’un problème de communication ni de timing. Il annonça clairement et sans aucune équivoque : « Depuis une quinzaine d’années à El Jadida, nous sommes les mêmes personnes, une trentaine sur 240.000 habitants, qui assistons régulièrement aux différentes rencontres culturelles à l’école Charcot, à la médiathèque Tachfini, à l’Institut français, à la bibliothèque de la fondation Kadiri et au musée de la Résistance. Nous sommes arrivés par nous reconnaitre entre nous ».
Le problème est donc général et demande une réponse à long terme surtout au niveau de l’enseignement et de l’aménagement des structures de la culture et de la presse.
M. Patrick Chapelle, professeur d’histoire au groupe scolaire Charcot, a d’ailleurs posé séance tenante la question suivante : devant ces contraintes, qu’est ce qui motive l’écrivain marocain à poursuivre son projet d’écriture ? Parlant de mon cas, je dirais que c’est la relation avec les lecteurs qui encourage l’écrivain non seulement à ne pas abandonner son projet mais à le développer constamment. Certains lecteurs que je qualifie « d’engagés », même en nombre limité, sont un appui précieux pour l’écrivain d’abord par l’acquisition matérielle de ses œuvres et ensuite par les multiples gestes d’encouragement à son égard. Ils donnent, en fait, tout son sens à l’effort de l’écrivain et à son travail.
Et quand on parle de lecteurs, il ne s’agit pas uniquement de nationaux, qui existent bien sûr, mais aussi, pour ma part, d’autres lecteurs francophones. Dans une précédente occasion, j’en avais donné quelques exemples comme celui de M. Jean Géraud, décédé en 2014 à l’âge de 93 ans. Ce lecteur passionné fut professeur à El Jadida au début de l’Indépendance. Il aimait beaucoup le Maroc et tout particulièrement El Jadida et il tenait donc à lire mes publications sur cette ville. Quand il s’installa dans une maison de retraite, il commandait mes livres d’une façon régulière. Mais jamais je n’ai soupçonné que, dans ses dernières années, sa vue avait beaucoup baissé à tel point qu’il ne pouvait plus lire : c’était donc sa fille qui lisait pour lui. Je n’ai appris son handicap qu’à l’annonce de son décès par sa fille, magistrate à la retraite, elle même née à El Jadida. Elle m’a dit combien il appréciait mes écrits qui lui rappelaient une période riche de sa vie de jeune professeur dans la ville d’El Jadida où il avait exercé durant une douzaine d’années.
Plus récemment encore, en décembre dernier, j’ai eu de la part d’une lectrice française une grande surprise : elle m’a offert, avec mon épouse, une nuitée à La Villa Mandarine à Rabat où elle était elle-même venue en séjour. Cette lectrice de Marseille, native d’El Jadida où elle avait travaillé dans les années 1960, ne souhaite pas que je divulgue son vrai nom et donc je j’appellerais Eva. Son désir était de me rencontrer avec mon épouse pour simplement parler de livres et de Mazagan.
Même après avoir passé sept ans de vie universitaire à Rabat, j’ignorais tout à fait l’existence de La Villa Mandarine. Endroit reposant de verdure totale, les mandariniers étaient présents partout. Le matin, ces petits fruits luisaient sous les premiers rayons du soleil et s’offraient en bas des branches. Notre hôte nous a offert gite, couvert et beaucoup d’amour et d’amitié. Je dirais que ce genre de lecteurs aiment partager des moments de bonheur avec un écrivain dont ils apprécient le projet alors que d’autres, leurs opposés, croient qu’acheter un seul livre les entrainerait dans une ruine irrémédiable…
Le pouvoir secret des livres n’est-il pas de créer des liens au-delà de toute frontière ?
jmahrim@yahoo.fr
















