Published On: dim, Juil 17th, 2016

Quand les mémoires de la cité d’El Jadida disparaissent en silence

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 Par Mustapha Jmahri (écrivain)kasmi cons général(1)

À quoi sert un livre sinon à consigner une mémoire et à la transmettre aux générations suivantes ?

J’ai pensé à cette question en participant, le vendredi 15 juillet 2016 au siège du musée de la résistance à El Jadida, à la cérémonie d’hommage rendu au militant Mohammed Kasmi décédé le 30 mai 2016. Cette cérémonie, organisée à l’issue de la période de quarante jours après le décès de ce héros discret, a été présidée par M. Mostafa El Ktiri, Haut-commissaire aux anciens résistants et membres de l’armée de libération, en présence des membres de la famille du défunt, des notabilités de la cité, des anciens résistants, ainsi que de M. Bruno Dupuis, directeur du Service des Anciens Combattants et Victimes de Guerre auprès de l’ambassade de France au Maroc.

En effet, feu Mohammed Kasmi figurait parmi une liste de 32 anciens de la cité d’El Jadida qui ont témoigné pour mon livre « Souvenirs marocains, El Jadida au temps du Protectorat ». Préparé en 2008 et aujourd’hui épuisé, cet ouvrage avait comme objectif de dévoiler le ressenti d’une tranche de la population sur la cohabitation franco-marocaine et de donner aux jeunes et aux moins jeunes une idée sur le vécu quotidien des adultes avant l’Indépendance.

Ce récent décès, hélas, n’est pas le seul dans mon échantillon de témoins. En cette année 2016, il y eut le décès récemment à Rabat de l’historien Mohammed Chiadmi et auparavant il y eut la disparition d’autres témoins tels Mohammed Serghini, Mostafa Bencherki, Ghali El Alami, Driss Lemssefer, Boubker Berkaoui, Driss Chakiri, Larbi Belabès et Mostafa Ennassiri. Par le biais de mon livre, toutes ces personnes aujourd’hui disparues et toutes les autres heureusement encore en vie, ont laissé pour la postérité, un témoignage sur ce qu’ils avaient vécu localement lors d’une période exceptionnelle dans l’histoire du Maroc.

Le livre sert donc à la transmission de la mémoire à l’intention des plus jeunes. Mais cette transmission se heurte à de multiples handicaps matériels tels le manque de lectures, les difficultés de distribution du livre et l’absence de soutien à ce genre de publications. La culture n’est donc pas l’apanage des Marocains puisque, comme l’a dit le ministre de la Culture, le Marocain ne consacre à la lecture que deux petites minutes par an. Ce qui est tristement insignifiant et manifestement désolant. Même les lieux de lecture publique, censés remplir le vide et pallier le manque, ne jouent pas pleinement leur rôle. A El Jadida par exemple, l’Institut français ne dispose pas de toute la collection de mes livres parus dans la série « les cahiers d’El Jadida » et, qui pis est, la médiathèque Tachfini dépendant de la municipalité n’en dispose actuellement d’aucun. C’est d’ailleurs ce que déplore nombre d’étudiants notamment de la faculté des lettres qui viennent s’enquérir des écrits se rapportant directement à l’histoire de la ville et qui n’ont pas les moyens suffisants pour les acquérir.

D’autre part, mon dernier livre « El Jadida 1949-1969, Paroles de femmes » est venu en avril 2016, pour justement prolonger cette démarche de transmission de la mémoire, démarche entamée depuis 2007 avec les témoignages des Français anciens de la ville dans le recueil Paroles de Mazaganais, suivi par l’ouvrage consacré au regard marocain sur la même période dans Souvenirs Marocains et, en 2013, avec les bribes de la mémoire juive dans La Communauté juive d’El Jadida.

Le chantier de la mémoire est bien vaste, faisons donc en sorte que chacun de nous participe à en sauver un petit bout par la lecture et l’écriture. L’historien français Georges Duby ne disait-il pas : « L’histoire est une mémoire, et la mémoire est utile pour se bien conduire. »

Légende de la photo : Cherif Kasmi et Mustapha Jmahri avec Mme Corrine Breuzé, consule générale de France à Casablanca en 2004

jmahrim@yahoo.fr

 

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