Fatema Mernissi m’a écrit : « J’admire votre travail comme citoyen qui aide les femmes à être visibles »
J’avais entamé en janvier 2015, la préparation de mon 17ème ouvrage sur El Jadida et j’ai pensé, cette fois-ci, donner la parole aux femmes et toujours en rapport avec mon espace de prédilection. Le choix était motivé par plusieurs raisons dont notamment le fait qu’auparavant j’avais donné la parole aux anciens de la ville de tous bords : musulmans, juifs et chrétiens et il fallait donc, pour moi, entendre une voix essentielle dans le paysage marocain et jdidi : celle des femmes. Notamment celles qui ont vécu et connu la période transitionnelle Protectorat-Indépendance.
J’ai donc commencé mes investigations, et avec l’aide d’anciens de la ville, j’ai établi une liste de femmes à contacter selon les différents quartiers. Fatema Mernissi, qui était au courant de mes travaux, a bien voulu jeter un regard sur mon échantillon. Elle connaissait personnellement certaines femmes retenues sur ma liste mais elle m’a téléphoné pour me conseiller d’y inclure deux ou trois femmes tisseuses ou vendeuses de petites marchandises simplement dans les rues. Fatema Mernissi, pionnière des travaux de terrain, ne négligeait rien car la connaissance de la société n’est pas chose simple. Bien entendu, sur son conseil, j’ai inclus deux femmes âgées qui pratiquaient ce genre d’activités.
Le 4 novembre dernier, j’ai reçu de Mme Mernissi un message envoyé à mon adresse e-mail où elle m’informait d’un long voyage de travail qu’elle devait effectuer. Voici la teneur de son propos: « Je vous rappelle que je suis partie pour un long voyage de travail qui s’est ajouté à mon agenda. Durant tout le mois de novembre je serais indisponible. J’admire votre travail comme citoyen qui aide les femmes à être visibles »
J’attendais son retour pour la fin de novembre afin de l’informer de la suite de mon travail et de son évolution et, par la même occasion, profiter de ses conseils quand justement en cette fin de novembre, le 30 précisément, j’apprends par les sites internet que la sociologue est décédée. Une grande perte pour le Maroc et pour la recherche scientifique. Fatema Mernissi ne vivait pas dans sa tour d’ivoire mais elle était à l’écoute de la société et de ses différentes composantes.
Ma première rencontre, furtive et timide, avec Fatema Mernissi remonte à 1990 à El Jadida. Elle était venue participer au colloque organisé par le conseil municipal de cette ville sur le thème « Lectures dans la pensée de Khatibi ». Elle y a assisté aux côtés de son collègue feu Abdelkébir Khatibi et d’autres chercheurs et universitaires marocains et étrangers.
Dès 1992, j’ai entamé le travail sur mon projet d’écriture de la série « les cahiers d’El Jadida » et j’ai constaté que, malgré ses occupations et les nombreux impératifs de son agenda, la défunte suivait l’évolution de mes publications. Ainsi, elle prit notamment connaissance de mon travail sur les agriculteurs-colons en Doukkala, préfacé par l’écrivain jdidi Fouad Laroui. Puis, en 2013, elle me demanda où elle pouvait acquérir deux exemplaires de mon livre qui venait juste de sortir en cette année « El Jadida, destins croisés » préfacé par le sociologue Mohammed Ennaji. Elle respectait la recherche en général et l’effort des chercheurs notamment bénévoles et c’est pourquoi elle ne me demanda pas des exemplaires gratuits mais seulement de lui indiquer le lieu où elle pouvait les acheter.
Son dernier message du 4 novembre dernier où Fatema Mernissi me dit « J’admire votre travail » reste pour moi la meilleure des récompenses.
Merci Fatema.

















