Published On: mer, Nov 18th, 2015

Relations franco-marocaines : de père en fils

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Par: Mustapha JMAHRI (Ecrivain)marie francoise
Les relations franco-marocaines naissent aussi de sentiments et de petites choses ancrées dans les cœurs des uns et des autres. Des petites choses, certes, mais qui tissent d’innombrables liens d’amitié entre les personnes de bonne volonté. Voici un exemple, voici mon histoire :

En ce matin du lundi 12 octobre 2015 à 10h, quand j’ai frappé à la porte de Marie-Françoise Guesneau à Cancale en Bretagne, j’ai pensé tout de suite à mon père, Si Bouchaïb, décédé en l’an 2000 et qui aurait bien voulu être à ma place en cet instant pour voir, plus de 60 ans après, ce qu’était devenue la fillette qu’il accompagnait chaque jour à l’école à Casablanca en 1951.
La petite ville de Cancale, en forme de presqu’île, paraissait déserte ou presque ce jour-là. La fraicheur et la grisaille enveloppaient le boulevard en face de la plage. Seuls quelques touristes américains regardaient les menus affichés à l’entrée des restaurants face au port.
J’ai frappé à la porte d’entrée qui était à moitié vitrée. On pouvait donc aisément me voir. J’entendis alors une voix basse :
– C’est Bouchaïb ! Entrez, entrez donc !
J’ouvris la porte sur un salon et je vis un Monsieur assis sur une chaise et, face à moi, une dame en train de mettre son peignoir.
– Marie-Françoise ? dis-je
– Oui, c’est moi, Mustapha.
Elle enchaîna :
– Assieds-toi et excuse-moi de t’avoir appelé Bouchaïb tout à l’heure mais c’est le nom de ton père qui naturellement m’est d’abord venu à l’esprit, ton père qui m’accompagnait à l’école des Roches-Noires à Casablanca.
Marie-Françoise m’invita à m’asseoir et m’offrit un café. Ici, tout sentait le calme : le salon, la maison, la rue et la petite ville toute entière. J’avais besoin d’écouter ce silence et de méditer sur cette rencontre rendue possible grâce à cette formidable invention technologique qu’est l’Internet. Marie-Françoise me regardait et, à travers moi, elle essayait de repérer sur mon visage quelques traits de mon père. Elle avait connu mon père avant ma naissance quand elle avait huit ans à peine. Marie-Françoise me dit que mon père faisait presque partie de sa famille. Il était le vaguemestre et le garçon de bureau de son père, Henri Guesneau, pendant des années au temps du Protectorat. Ce Français était le comptable de la société des Mines de Bou Skour et la société de parfums Villa Réal dont le siège social se trouvait dans le quartier des Roches Noires. Les deux sociétés faisaient partie de la Compagnie Chérifienne de Recherche Minière siégeant à Paris.
En plus des tâches qu’il effectuait au siège de la société, mon père se rendait utile pour le couple Guesneau : petites courses, menus bricoles et accompagnement de leur fille, Marie-Françoise, à l’école. Mon père exerça ces fonctions dans cette société de janvier 1948 jusqu’à la fin octobre 1956.
Pendant toute leur activité dans cette société, les deux hommes avaient noué des relations amicales jusqu’à la fermeture de cette firme puis chacun partit alors vers sa destinée. Mon père est retourné dans sa ville natale, El Jadida, et Henri Guesneau retrouva sa chère Bretagne.
Avant ces retrouvailles, tout avait commencé pour moi le jour où j’avais trouvé, dans les affaires de mon père, une carte postale représentant la commune de Saint-Servan. Datée de 1957, elle était adressée à mon père par Henri Guesneau depuis Saint-Servan, ancienne commune française rattachée depuis à la ville de Saint-Malo dont elle est devenue un quartier.
J’avais la conviction que tout avait dû changer en 65 ans et que cette carte postale ne pouvait m’être d’aucune utilité pour remonter la piste. Même l’adresse qui figurait était l’adresse provisoire d’un parent de M. Guesneau à Saint-Malo. Mais, ma persévérance finit par payer et je parvins à localiser Marie-Françoise à une vingtaine de km de Saint-Malo. Elle m’apprit alors que son père était mort en 1988 et sa mère quatre ans plus tard.
Marie-Françoise m’a parlé longuement de mon père et de la relation amicale qu’il avait entretenue avec sa famille. Elle avait également connu ma mère et même ma grand-mère paternelle décédée en 1964. Puis elle sortit d’un tiroir trois photos de l’époque montrant ses parents et mon père ainsi que Marie-Françoise, à huit ans, assise à côté de ma grand-mère. Elle m’apprit que mon père lui achetait le sapin de Noël et elle me précisa qu’elle n’oublierait jamais le jour où elle avait reçu un petit bijou en or, cadeau offert par les trois employés marocains de la société.
A un certain moment elle me dit :
– Oh ! Comme Bouchaïb a dû rouler dans Casa !
En effet, mon père disposait d’une bicyclette de la société pour effectuer tous ses déplacements dans Casablanca. Il devait faire d’ailleurs quatre allers-retours par jour entre le quartier des Roches Noires, siège de la société, et celui de l’Oasis où il occupait le logement de gardien de nuit pour la villa du directeur. Hiver comme été, matin comme après-midi, mon père faisait ce même trajet, de plusieurs km, dans la bonne humeur. Pour lui, le travail, c’était sacré.
Marie-Françoise évoqua le jour de 1956 où sa famille quitta le Maroc. Mon père les avait accompagnés jusqu’au port de Casablanca où les Guesneau avaient embarqué. Selon Marie-Françoise, le retour n’avait pas été facile car elle aimait les Roches Noires et la ville de Casablanca. Puis ce fut un choc quand la famille, arrivée en France, constata que Casablanca était plus moderne que la petite ville de Bretagne où ils avaient atterri. La plupart des maisons n’étaient pas dotées du tout-à-l’égout. De plus, les relations avec les voisins étaient difficiles : on les considérait comme des pieds-noirs. A tel point, se souvint Marie-Françoise, que l’épicier français avait refusé de lui vendre le beurre et l’huile qu’elle était venue acheter.
Les relations franco-marocaines naissent aussi de ces petites choses ancrées dans les cœurs des uns et des autres, des petites choses, certes, mais qui tissent d’innombrables liens d’amitié entre les personnes de bonne volonté.

Mustapha JMAHRI
Ecrivain

 

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