Published On: jeu, Août 8th, 2013

Internet.Le grand chantier du numérique

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khllfiBy: TelQuel-_-_

La presse électronique explose, mais dans l’anarchie la plus totale. Une problématique sur laquelle s’est penché le ministère de la Communication, qui entend bien réguler et professionnaliser le secteur.

“L’élément fondamental, c’est la liberté”. C’est ce qu’a déclaré le ministre de la Communication, Mustapha El Khalfi, lors de sa première rencontre en mars 2012 avec les membres de la commission scientifique pour la refonte du Code de la presse. Cette commission a notamment été chargée d’établir un diagnostic de la presse électronique, qui a récemment donné lieu à la publication d’un livre blanc. Parmi ses membres, figurent Abdelwahab Errami, professeur à l’Institut supérieur de l’information et de la communication (ISIC), Younes Moujahid, président du Syndicat national de la presse, ou encore Mohamed Ezzouak, fondateur du site Yabiladi. Ce dernier nous confie : “Nous ne sommes pas là pour enfoncer les sites de presse, mais pour les tirer vers le haut”. Parallèlement, un projet de loi a été rédigé. Validé par les ministères de la Communication et des Nouvelles technologies, il n’a pas encore été déposé au parlement.

Il faut dire que depuis 2007, la Toile marocaine connaît un véritable tsunami. Une déferlante qui n’a cessé de croître, renforcée par les révolutions arabes de 2011. En mars 2012, le ministère de tutelle recensait 500 sites d’informations, mais le nombre a forcément augmenté depuis. Seul hic, le secteur se développe sans bénéficier de cadre juridique, financier et professionnel. Une sorte de machine incontrôlable où tout le monde peut s’improviser journaliste. Le propre d’Internet en fait, mais qui n’est pas pour plaire aux politiques. “Ces derniers veulent professionnaliser le secteur, mais aussi le contrôler. C’est un vrai problème pour l’Etat, surtout dans un pays où les limites de la liberté d’expression sont parfois floues”, analyse un consultant en stratégie digitale. Les responsables politiques ne pouvant se permettre de fermer le robinet numérique, ils ont donc décidé de le réguler. Sans compter que les propriétaires de sites d’informations exigent les mêmes droits que la presse papier.

Méthodologie à la françaouie

“L’Etat a un déficit de compréhension du problème, alors il a demandé à des savants de réfléchir, qui se sont eux-mêmes inspirés de ce qui se fait ailleurs. Le Maroc a dupliqué le modèle français pour la presse écrite et fait la même chose pour la presse électronique”, explique Youssef Chaoui, consultant en communication. Lancé il y a à peine six mois, le chantier numérique a été bouclé très rapidement. “Le ministère de la Communication a fait appel à plusieurs organismes comme l’OMPIC (Office marocain de la propriété industrielle et commerciale), la Fédération marocaine des éditeurs de journaux et le Syndicat national de la presse marocaine. Ces derniers ont proposé des noms qui ont ensuite été contactés par le ministère pour participer à la commission. Le timing était très serré. Il y a eu beaucoup de monde pour élaborer le projet de loi, mais on s’est retrouvé à cinq ou sept personnes pour boucler le livre blanc”, raconte Mohamed Ezzouak, chargé de rédiger la partie économique du document.

Réparti en six thématiques, le livre blanc traite aussi des défis liés à la formation, au contenu, aux technologies et à la déontologie. En parallèle, le ministère a organisé en mars un séminaire avec 400 représentants de la presse électronique, avant de présenter le livre blanc quelques semaines plus tard devant quelques directeurs de publication de pure players qui enregistrent les plus forts taux de fréquentation. “Sur les 15 directeurs invités, beaucoup ne sont pas venus et la plupart des autres ont trouvé le projet de loi trop laxiste. Aujourd’hui, l’initiative est vivement critiquée par des gens qui n’ont même pas pris le temps de lire le document”, souligne Ezzouak.

Journalistes de l’exil

L’état des lieux dressé par le livre blanc fait froid dans le dos. Les statistiques recensées dressent un portrait de la presse électronique peu flatteur. Si le secteur observe un rajeunissement de ses effectifs (60% de 25-45 ans), ce qui est loin d’être un mal, il apparaît en contrepartie que la grande majorité des webjournalistes (80%) affichent moins de cinq ans d’expérience professionnelle. La structure hiérarchique des rédactions Web est souvent éclatée : équipes réduites, journalistes qui occupent plusieurs fonctions à la fois, employés à mi-temps (60%) ou encore nombre important de pigistes (32%). Autant de facteurs qui, cumulés au manque d’expérience, impactent négativement le contenu des supports numériques. Autre point noir, les irrégularités récurrentes des sites d’information. La plupart d’entre eux ne sont pas constitués en société (63%), ne communiquent pas l’identité de leurs actionnaires ni l’origine de leurs financements et, surtout, ne fournissent pas de contrat de travail à leurs employés. Ce qui conduit à s’interroger sur les motivations des journalistes : 79,9% déclarent avoir choisi d’exercer ce métier pour exprimer une opinion personnelle, ce qu’on appelle “la mentalité blogueur”, et 31,67% sont des diplômés chômeurs qui, faute d’emploi, ont choisi de créer un site d’information, un phénomène qualifié dans le rapport de “journalisme de l’exil”.

Autre problème, la vérification des faits, un mal qui sévit aussi dans la presse papier. Information verrouillée, sources qui se referment aussi vite qu’une huître… en d’autres termes, les webjournalistes ne maîtrisent pas toujours l’info et n’ont plus le monopole de l’exclusivité. Aujourd’hui, ce sont les internautes eux-mêmes qui font l’opinion et qui s’informent en dehors des sites dédiés à cet effet, réduisant parfois les journalistes à faire de la veille plutôt qu’à dénicher des scoops. Sans oublier que le plagiat et la circulation anarchique des contenus font rage au sein du petit monde médiatique.

Donnant-donnant ?

Encore à un stade juvénile, la presse électronique connaît de nombreux maux. Le modèle économique, par exemple, est extrêmement aléatoire. La presse, tous supports confondus (Web ou papier), est dépendante à 80% des annonceurs. Les régies publicitaires asphyxient le marché en pratiquant des marges élevées et des tarifs uniformes quel que soit le support. Elles sont même considérées dans le livre blanc comme étant “un facteur négatif”. Pour pallier ce problème, le livre blanc propose des solutions aux pure players. Conditions administratives allégées pour créer un portail, structures de formation pour les journalistes, obtention de la carte de presse (enfin !), subventions ou exonérations, ou encore création d’une caisse stratégique de développement de la presse et d’un fond d’amorçage.

Bien que louables, ces recommandations restent généralistes et le mode d’emploi pour les mettre en œuvre n’est pas défini. “La reconnaissance et l’octroi des subventions ne se fera pas sans certaines conditions”, estime Ali Anouzla, fondateur du site Lakome, qui poursuit : “Les pure players devront par exemple être hébergés au Maroc, c’est une manière d’avoir une mainmise sur la presse électronique”. Ces propositions ont provoqué une levée de boucliers dans la profession, notamment au sein de la presse papier, un secteur qui n’a aucune envie de partager le gâteau avec les autres. Pourtant, c’est du côté du Web que l’avenir va probablement se jouer…

Tout cela n’en est encore qu’au stade théorique, mais en attendant, Mustapha El Khalfi a annoncé que le Code de la presse devrait être finalisé incessamment. Le ministre a aussi promis la suppression des peines privatives de liberté pour les journalistes de la presse écrite et numérique, ainsi que la mise en place d’un Conseil national de la presse indépendante, censé réguler le secteur et défendre les intérêts des journalistes. Reste à savoir si cette institution sera efficace et exempte de tout parti pris.

 

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