Pèlerinage des Kahia-Tani d’Alger à El Jadida

Par Mustapha Jmahri (Ecrivain)
« Comme Grenade et Cordoue, El Jadida était une petite ville mais avec de grandes idées » c’est ce que m’a dit Abdelmajid Kahia-Tani, ancien avocat algérien et ancien d’El Jadida, lorsque je l’ai rencontré à la station Mazagan Beach resort en ce dimanche 24 novembre 2019.
En effet, après presque un demi-siècle d’absence, la famille Kahia-Tani, qui a vécu à El Jadida de 1956 à 1960 en tant que famille algérienne réfugiée, est revenue en pèlerinage au grand complet à leur ville d’adoption. Autour de Mme Zehor Kahia-Tani, épouse Lemkami, doyenne de la famille, et qui a exercé à El Jadida comme enseignante, il y avait Noria (infirmière), Abdelmajid dit Abdou (maître d’internat de 1963 à 1965 au lycée ibn Khaldoun), Fouad, Nadira, Esma, Amina et Fatima Ait-Kaci, fille du directeur de l’école professionnelle à El Jadida, est venue de France pour rejoindre le groupe de visiteurs.
La veille, les membres de la famille se sont rendus sur les traces de leur passé. Ils ont, en effet, visité la rue Bensimon où ils habitaient, le collège de Mazagan, l’endroit de l’ancienne agence consulaire d’Italie, près de la cité portugaise, où ils avaient logé avant leur départ à Casablanca et Fès, et la maison des Ait Kaci devenue aujourd’hui Dar Chabab Breija. Les membres de la famille ont été bien reçus par les jeunes qui s’y trouvaient en répétition à ce moment-là et qui ont chanté en leur honneur : Marhaban bi man zarana (bienvenue à nos visiteurs).
En septembre 1956, la famille Kahia-Tani Mohammed dit Hamdane, composée de dix membres dont deux enfants, est venue d’Algérie pendant la guerre pour se réfugier à El Jadida. Abdelmajid Kahia-Tani précise : « Les Doukkalis, des hommes simples, travailleurs et généreux, ont accueilli les membres de ma famille en tant que résistants ». Le père Kahia, employé du Crédit lyonnais à Tlemcen, était recherché en Algérie par l’organisation secrète ‘’Main rouge’’ devenue quelques années plus tard OAS (Organisation de l’armée secrète). Ses trois filles étaient, elles aussi, recherchées par les services de la police française pour avoir deux frères dans l’ALN (Armée de libération nationale algérienne) mais aussi parce qu’elles faisaient parties elles-mêmes du FLN et que leurs réseaux respectifs ont été découverts.
La fille aînée Kahia-Tani Badia dite Kheira, diplômée de la faculté de médecine d’Alger, exerçait en tant que sage-femme à Tlemcen depuis 1951. Son diplôme lui a permis d’obtenir une autorisation ministérielle pour s’établir à El Jadida dès le mois d’octobre 1956. Le nationaliste marocain Abdelkader Berrada, établi à Tanger, est intervenu pour cette autorisation car il connaissait très bien la jeune collégienne Badia et son père Hamdane qui l’avait soutenu efficacement lors de sa mise en résidence surveillée à Tlemcen. Les enfants de feu Berrada, Kamar et Hamid (qui sera plus tard célèbre journaliste à Jeune Afrique) étaient les compagnons de jeux des enfants Kahia. Les Berrada habitaient la maison d’enfance à l’allée des sources à el-kelaâ à Tlemcen.
Melle Badia Kahia-Tani, très sociale et compétente dans son travail de sage-femme, a fait sa place à El Jadida. Les autorités de la ville ainsi que les notables Bencherki, Hassar, Khatib, Boujibar, Skalli, et Bensouda, entre autres, ont reconnu sa valeur. Le gouverneur de la province Mohammed Meknassi et son épouse invitaient souvent la famille Kahia-Tani dans leur résidence.
Cette famille algérienne a tissé de solides liens d’amitié avec les notables d’El Jadida notamment les Khatib et Hassar. Cette amitié s’est faite le plus normalement du monde du fait que le frère aîné Mohammed Kahia-Tani, avant d’épouser la cause algérienne, était un militant de la résistance marocaine. Il exerçait le métier de prothésiste au 333 du bd de Suez, actuellement bd El-Fida. Il avait des relations de travail avec le chirurgien-dentiste Mohammed Hassar, neveu du caïd Abdeslam, parent par alliance des Khatib. Mohammed Hassar a beaucoup apprécié le jeune Mohammed Kahia-Tani quand il a constaté que c’était un excellent prothésiste formé à Paris.
Il faut dire aussi que, lorsque Kahia-Tani père (décédé à Tlemcen en 1976) s’est retrouvé comme réfugié au Maroc, il est allé prendre conseil auprès de Mohammed Hassar. C’est ce dernier qui lui conseilla de s’établir à El Jadida où son oncle résidait déjà et d’obtenir aussi l’installation de Badia comme sage-femme. A l’époque, la ville d’El Jadida était dépourvue de cadres de santé.
Lalla Meriem, mère de feu Abdelkrim Khatib, et Kheira Kahia-Tani se sont liées d’amitié depuis. Avec le temps, ces deux dames très éveillées se sont rapprochées davantage et ont organisé une très belle kermesse où les femmes Marocaines et Algériennes d’El Jadida ont contribué à sa réussite. La princesse Lalla Aicha, présidente du Croissant-rouge marocain, a honoré la kermesse de sa présence. La kermesse a duré trois jours et fut animée par Haj Larbi Bensari (1867-1964) venu spécialement de Tlemcen avec son orchestre de musique arabo-andalouse. Lalla Meftaha Boujibar, épouse du docteur Abdelkrim Khatib, y avait arboré le caftan de Tlemcen. Suite au succès de cet événement, Badia-Kheira devint présidente du Comité des femmes algériennes des Doukkala.
Il est important de dire aussi que les quatre filles Kahia se sont senties épanouies dans la ville cosmopolite d’El Jadida. Elles n’avaient plus la pression sociale très conservatrice de Tlemcen. Ainsi Zehor, bachelière à l’époque, a exercé le métier d’institutrice, Noria était infirmière et a secondé sa sœur Badia, alors que Hamida était monitrice dans l’enseignement public. Les quatre filles ont pu évoluer au contact des autres jeunes Marocaines et Européennes de la même génération.
jmahrim@yahoo.fr
















