Jugement sans appel de Moulay Tahar un ancien combattant doukkali
Le romancier marocain Habib Daim Rabbi, membre de l’Union des Ecrivains du Maroc, m’a raconté un jour ce que lui disait jadis son père, un ancien combattant. Ce père nommé Moulay Tahar, originaire de ouled Amrane dans la province d’El Jadida, avait passé plusieurs années de sa jeunesse au service de l’armée française. Le métier de soldat, dans les temps difficiles de la Deuxième Guerre mondiale, avait trempé son caractère et lui avait inculqué la rigueur, le goût de l’observation, le sérieux et le respect de l’ordre. Après l’Indépendance, le père de Habib, revenu dans le civil, a vu d’année en année comment l’administration marocaine n’avait pas su garder, ni développer le niveau qu’elle avait au temps du Protectorat. Certes, il y eut des acquisitions de matériel informatique, bureautique et numérique qui n’existaient pas à l’époque mais cela n’avait aucune répercussion positive au niveau des services rendus au pays, ni au citoyen. D’année en année, le père constatait que cette administration sclérosée, répartie dans les différents bureaux locaux où il se rendait pour régler ses problèmes, était gagnée par l’absentéisme, le laisser-aller, le travail bâclé, la prépondérance des « bras cassés », la petite corruption, la bureaucratie, la saleté des locaux, et le désordre devant les guichets.
Un jour, le père de Habib, revenant déçu d’une consultation auprès d’une administration, appela son fils, alors docteur es-lettres arabes et inspecteur de l’enseignement dans la province d’El Jadida, et lui dit : « Ecoute moi, Habib, je vois que nous avons perdu, hélas, les valeurs de l’ère de l’Indépendance. Nous sommes devenus de plus en plus tordus. Au lieu d’aller dans le bon sens, on se précipite vers le mauvais. Mais sache une chose : ne crois pas que la France est partie parce que vous l’avez battue mais c’est plutôt parce qu’elle en a eu marre de vous redresser alors que vous préférez rester tordus ».
Pour comprendre la signification exacte de cette parole émanant d’un ancien combattant, il y a lieu de la placer dans son contexte. Ce sont en fait des propos de rage contre la manière de sévir d’une administration boiteuse, qui, au lieu de répondre avec célérité aux besoins des citoyens, ne brille que par son désintérêt et sa médiocrité. Quand l’administration marocaine comprendra-t-elle qu’elle est payée par l’argent public pour être au service du public ? Ce qui montre aussi que de simples usagers savent parfois exprimer une claire vision d’une réalité qui peut parfois échapper à un universitaire.
jmahrim@yahoo.fr
Photo : Moulay Tahar Daim Rabbi décédé en 1998 à sidi Bennour (Maroc)

















