Souvenirs des Doukkala par l’aquarelliste Minik Jodor-Auger
Par Mustapha Jmahri (écrivain)—-
Minik Jodor-Auger est née à El Jadida et a vécu avec ses parents plusieurs années dans une ferme de Zemamra en Doukkala. Elle quitta le Maroc en 1968 pour la France où, après des études artistiques, elle travailla dans le domaine publicitaire. En 1980 elle s’adonna librement à sa passion la peinture en voyageant à travers toute la France dans le cadre de son projet « Les Aquarelles vagabondes ». A notre demande, Minik a bien voulu revenir sur cet épisode marocain en Doukkala. Témoignage :
Mes parents, Geneviève et François Auger, ont vécu dans la région des Doukkala au Maroc pendant une vingtaine d’années de 1946 à 1968. Ainsi, ma sœur Dominique et moi, sommes nées à Mazagan-El Jadida, ville chef-lieu des Doukkala. Nous avons vécu dans plusieurs fermes louées où mes parents pratiquaient l’élevage bovin d’abord à Sebt Saïs puis plus tard, de l’agriculture à 6 km au nord du village de Khémis Zemamra. Mon père est décédé jeune en 1958 à 38 ans suite à une grave maladie rénale, c’est ma mère qui a pris la relève. Elle devait tout diriger à la ferme : les semailles, les récoltes, livrer les céréales à Mazagan, et remplacer les conducteurs aux tracteurs ou à la moissonneuse. Hamed, Ptit Bouchaib qui la secondaient, au mieux, vivaient à proximité, avec leurs familles, dans des dépendances. Ma mère s’en sortait bien puisqu’en deux ans elle put payer les grosses dettes d’hôpitaux de papa. Elle allait enfin gagner mieux sa vie, mais, à l’époque, en 1961, le gouvernement marocain demanda la restitution des terres exploitées par les Européens. Nos compatriotes, les propriétaires Jean Poncet et Pierre Pillet lui recommandèrent vivement de tout quitter terres, maison et matériel et partir à Casablanca. Eux, seraient indemnisés.
Maman s’installa alors à Casablanca. Pour gagner sa vie elle travailla comme secrétaire dans une entreprise privée. En parallèle elle s’adonna à la peinture à l’huile car elle avait fait l’école des Beaux-arts de Paris. Cet épisode de Casablanca dura quelques années avant que Maman et Dominique ne déménagent à Dijon en France en 1968. Apres avoir étudié aux Arts appliqués à Casablanca puis à Paris mon mari et moi les rejoignons en Bourgogne pour devenir graphistes publicitaires.
Deux ans plus tard ma mère se remaria avec Charles Boucherez et suit son mari en Lorraine. Elle s’occupe alors de ma sœur et des deux enfants du mari qui avaient perdu leur Maman. Leur vie fut un long fleuve tranquille. Cette famille recomposée leur donna de nombreux petits enfants et arrières petits-enfants.
Charles, son deuxième mari, décéda en novembre 2015, à l’âge de 95 ans. On peut dire qu’il a été bien solide, pour un ancien déporté tatoué des camps nazis allemands. Il a tenu à vivre le plus longtemps possible pour accompagner sa femme dans sa maladie d’Alzheimer.
A son décès, ma sœur, mon mari et moi avons accompagné Maman quelque temps pour estomper sa douleur et nous avons trouvé une Résidence hospitalière médicalisée pour personnes dépendantes dans la Drôme, où les patients sont traités avec respect et grande gentillesse.
A 90 ans, aujourd’hui, maman oublie tout ce qui est immédiat, mais son Maroc est toujours là. Elle en parle avec les bonnes sensations des souvenirs heureux, malgré les quelques embûches qui ont parcouru ses années de campagne à Zemamra en Doukkala.
En ce qui me concerne, pour mes 30 ans, suite à un divorce, j’ai quitté le milieu de la publicité qui me paraissait trop superficiel et mercantile. J’ai voulu changer de vie : partir, voyager, dessiner, vivre de ma peinture. Ce qui fut possible grâce à mon nouveau mari Dom Legendre. Cet homme qui sait tout faire nous aménagea au cours de nos quarante ans de vie commune cinq camions confortables et bien isolés, baptisés « les Aquarelles Vagabondes ».
Pour ma mère, comme pour moi, la vie dans les Doukkala remonte, chaque fois, dans nos souvenirs au vu de certaines photos en noir et blanc. En tant qu’aquarelliste je n’ai que des flashes, des couleurs, des sensations, des moments et anecdotes avec une préférence pour l’humour et le joyeux.Une sensation de sérénité, en écrivant ces mots, le goût du pain chaud sorti du feu entre trois pierres….pain d’orge et de maïs à la croûte granulée. Ce pain que nous avions partagé avec nos ouvriers nous lie les uns aux autres. Nos cinq ouvriers de la grande ferme de Zemamra logeaient dans une grande pièce peinte à la chaux et dormaient sur des tapis. Je trouvais belles leurs couvertures tissées en laine écrue avec deux bandes brunes des moutons bruns. Je me rappelle dans ces années 1950, alors que j’avais sept ans, j’ai goûté avec eux ma première chorba, une pure merveille de saveurs épicées. C’était le ftour d’un soir de ramadan.
Les parents restaient dans la ferme alors que les enfants allaient à l’école à Mazagan. En fin de semaine, nos parents ou les Julien, nos plus proches voisins européens, venaient nous chercher à la pension dite Notre-Dame des Flots, proche du terrain de football, à Mazagan. Nous longions la route côtière vers le restaurant-hôtel La Brise, puis le Cap Blanc où on jouait avec les caméléons. Sur ce lieu appelé aujourd’hui Jorf Lasfar, des pêcheurs présentaient à bout de bras leurs congres, pageots et dorades. Les gosses du bled proposaient des épis de maïs grillés. Là sur cette route, à la tombée du soleil sur notre droite côté mer ou à gauche côté pierres et minces végétations, il nous arrivait de voir un Doukkali en prière. Étonnée par sa position, je me souviens très bien dire à Maman pourquoi on ne prie pas pareil ?
Avec ma mère, j’aimais aller dans les souks hebdomadaires du sahel marocain notamment à Zemamra et au Had ouled Frej. J’admirais les couleurs, les sons et la lumière. Des femmes tatouées au front et au menton mettaient une petite poudre de perlimpinpin et une petite formule gentille du prophète dans une amulette en cuir ornée d’un cauri. Alors que chez les attars se vendait des crapauds secs aplatis, des encens divins, des os de je ne sais quoi, des fleurs séchées, des graines aux formes bizarres et des bouts d’ambre gris de cachalot. Les couturiers prenaient les mesures et battant la mesure sur les pédaliers des machines Singer, à côté des pyramides d’oranges ou de tomates dites maticha. Non loin, les marchands de bonbons populaires roses dits fanid côtoyaient les toubibs ambulants qui, avec leurs sangsues, pratiquaient aussi des saignées dans la nuque des congestionnés au moyen d’une tige, puis le toubib aspirait et recrachait le sang par terre dans le sable.
C’était la vie dans toute sa simplicité et son humanité.
jmahrim@yahoo.fr
Légende photo : Minik Jodor-Auger et sa maman Geneviève

















Bonjour,
J’aimerais renter en contact avec Minik et Dom JODOR
Vous remerciant par avance de votre aide
Bien cordialement
Michel Leroux