A propos de la sélection marocaine au salon du livre à Paris
Par Mustapha Jmahri (écrivain)–
Tenue du 24 au 27 mars 2017, la nouvelle édition du salon du livre à Paris vient de s’achever récemment. Le Maroc était l’invité d’honneur de cette édition qui a vu la participation d’une délégation de 34 auteurs marocains. Quelques autres auteurs marocains ont pu assister au dit salon mais par leurs propres moyens et ne sont donc pas concernés par ce propos. Dès le début, des critiques se sont élevées au sujet du choix de cette délégation, critiques que les organisateurs ont essayé de balayer d’un trait. Il est bien compréhensible qu’une délégation de ce genre ne peut regrouper une centaine de personnes et qu’il est également impossible de satisfaire tous les auteurs désireux d’y prendre part. D’autant plus que le choix des organisateurs est fondé sur leurs propres motivations objectives ou parfois plus subjectives, néanmoins il est tout à fait légitime d’y apporter quelques observations personnelles.
D’abord, sur la liste des noms, on peut déplorer l’absence flagrante d’écrivains et de penseurs marocains connus comme, par exemple, Abdellah Laroui, Mohammed Sabila, Abdellatif Kamal, Mohammed Ennaji, Abdeslam Cheddadi et Farid Zahi. En effet, parmi les auteurs retenus, la plus belle part est revenue aux écrivains marocains résidant en Europe ou carrément franco-marocains. Il est tout à fait possible de dire, sans exagération, que plus de la moitié des membres de la délégation réside en France et dans d’autres pays d’Europe. Les thèmes de leurs productions sont bien connus en France, et pour certains, depuis plusieurs années déjà. Donc, dans l’ensemble, ils restent fidèles aux thèmes préférés par le lectorat européen et singulièrement francophone. Tel est le cas, par exemple, de l’univers personnel décrit par Abdallah Taia. Dans un article de Dominique Mataillet (publié dans La Revue n° 70, mars-avril 2017), celui-ci souligne que : « l’univers d’Abdellah Taia est toujours le même, celui d’un Marocain homosexuel exilé en Europe qui assume plus ou moins son orientation sexuelle ». Pour un lectorat français ou francophone, ceci peut être interprété comme du déjà vu ou du déjà lu. C’est d’ailleurs, faut-il le préciser, le genre de sujet dont se soucie très peu le lecteur marocain.
C’est donc une logique un peu simpliste qui prévaut au choix d’une semblable sélection. A notre avis, cette logique devrait certainement produire les mêmes effets pendant des années encore. Mohamed Hmoudane, résidant en France et membre de ladite délégation, a d’ailleurs confirmé qu’il ne sait pas si sa littérature représente le Maroc ou la France. Dans un entretien paru dans le journal L’Humanité (du 23 mars 2017), il affirme : « Mes écrits appartiennent peut-être à la fois à la littérature marocaine et française. Ou plutôt, ils n’appartiennent ni à l’une ni à l’autre, mais à une géographie bien personnelle ».
Cette tendance un peu facile de toujours mettre en scène les mêmes auteurs a été également dénoncée par des lecteurs français comme je viens de le constater lors d’une visite récente à l’université de Rennes. La littérature marocaine est tellement riche par sa diversité, ses thèmes et ses recherches qu’il est, à notre sens, trop restrictif de la limiter à quelques noms. Certains organes de la presse culturelle française semblent d’ailleurs ignorer cette dimension. Hubert Artus, dans son article dans le magazine Lire (mars 2017), ne cite que certains noms d’auteurs franco-marocains. Le regretté Abdelkebir Khatibi n’y est même pas évoqué. Pour étoffer son article, ce journaliste a consacré des encadrés à Tahar Benjelloun, Leila Slimani et Abdella Taia, sans plus. C’est dire que la majorité des auteurs marocains en français comme en arabe reste méconnue en France. Et ce n’est pas exact d’affirmer, comme le laisse entendre Kenza Sefrioui (in magazine Qantara, janvier 2017), que la littérature marocaine est « pour l’essentiel publiée à l’étranger ». Elle est plutôt publiée au Maroc dans les deux langues : arabe et français.
Finalement, se pose la question : comment peut-on mettre en exergue les voix singulières de la littérature et de la recherche marocaines ? Si la littérature marocaine aujourd’hui agonise, ce n’est pas seulement à cause de l’illettrisme, la baisse du niveau des professeurs et des étudiants ou le manque de bibliothèques notamment dans les zones rurales, mais c’est aussi, pour une certaine part, parce que les écrivains et les chercheurs ne sont pas soutenus. Les écrivains marocains évoluent dans des conditions difficiles sans aucun appui de la part des parties concernées. Selon une enquête sur la lecture au Maroc réalisée en 2016, les deux-tiers de Marocains n’ont acheté aucun livre au cours des douze derniers mois La question donc demeure toujours d’actualité.
jmahrim@yahoo.fr
















