Published On: lun, Fév 27th, 2017

Juifs et musulmans au Maroc : Rencontre avec l’historien Mohammed Kenbib

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avec Kenbib  Par Mustapha Jmahri (écrivain)-_-

Le jeudi 23 février 2017 j’ai emprunté la route vers Marrakech. Mon intention était d’assister à une rencontre avec le professeur Mohammed Kenbib, professeur d’histoire contemporaine à l’université Mohammed V de Rabat mais également professeur visiteur à Paris I-Panthéon-Sorbonne, à l’Ecole des hautes études en sciences sociales et Senior Associate Professor à Oxford. Il a aussi donné des conférences dans de grandes universités américaines. Ses recherches portent principalement sur l’histoire des juifs du Maroc et sur l’histoire du temps présent. La rencontre allait se dérouler à la Faculté des lettres de Marrakech. Annoncée dans le cadre du programme « Des idées pour la cité », cette rencontre était organisée en partenariat avec l’Institut français du Maroc et l’Institut HEM.

Curieusement, il pleuvait ce jour-là à El Jadida alors que le soleil brillait dès l’arrivée à Sidi Bennour. Au-delà, la route devenait riante, silencieuse, bordée de chaque côté par un tapis de verdure. Dans l’histoire du Maroc, c’était par cette route, dite Triq Marrakch, que se ravitaillait la ville ocre et El Jadida était son port le plus proche. Les caravanes sillonnaient cette route au fil des ans dans les deux sens. Animé par une armada de commerçants aguerris, notamment Juifs, le port d’El Jadida satisfaisait la demande du grand Haouz. Mais où en est maintenant ce pan de l’histoire ? Où en sont ces acteurs juifs ?

Depuis les dernières années, la communauté juive d’El Jadida-Mazagan, jadis de 4.000 âmes, a totalement disparu. J’apporte quelques éléments de réponse dans le livre que je lui ai consacrée et dont la deuxième édition est parue en 2013. Je ne pouvais pas d’ailleurs me plonger dans l’histoire de cette communauté sans prendre connaissance, au préalable, des travaux du professeur Mohammed Kenbib, éminent historien, et spécialiste du sujet.

Justement, la rencontre organisée ce jour-là avec le professeur Mohammed Kenbib à Marrakech portait sur le thème des aléas historiques de la diversité culturelle autour de son livre «Juifs et musulmans au Maroc, des origines à nos jours». Le doyen de la faculté des lettres, des professeurs, des étudiants-chercheurs et le président de la communauté juive de Marrakech assistaient à cet échange conduit avec une aimable modération par l’écrivain Abdelghani Fennane.

Le professeur Kenbib commença son intervention par une note de cadrage où il a répondu à la question : Qu’est ce que l’histoire ? Avec, comme corollaire, le rôle de l’historien en tant que chercheur de la vérité. Par paliers successifs, l’intervenant développa ses idées et, au fur et à mesure, éclaira le contexte. Le Maroc, dit-il, est une société plurielle et sa position géographique est pour beaucoup dans cette floraison de pluralités. La présence de minorités, comme la juive, représente une richesse pour le pays mais, par définition, toute minorité est fragile. L’intervenant cita en ce sens la phrase de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss : « les minorités sont les fleurs fragiles de la différence ». Au Maroc, la dite communautéqui comptait plus de 250.000 juifs n’est plus aujourd’hui que de 3.000 personnes. L’intervenant aborda également les dessous de la politique française vis-à-vis des Juifs au temps du Protectorat ainsi que le rôle joué par l’Alliance israélite universelle notamment par la création d’un réseau d’écoles à Tétouan, El Jadida, Casablanca et autres villes. C’est d’ailleurs grâce à l’enseignement moderne dont a bénéficié la population juive depuis la deuxième moitié du XIXème qu’elle a pu accéder à des richesses et à occuper de multiples fonctions demandant culture ou savoir-faire. Sur le plan scolaire, et par rapport à leurs compatriotes musulmans, les Marocains juifs avaient une avance de trois générations.

L’intervenant a aussi mis en exergue le rôle primordial du roi Mohammed V dans la protection de ses sujets juifs notamment lors de la période de Vichy. Alors que le Maroc était encore sous protectorat français et contrôlé par un gouvernement pro-allemand, le roi Mohammed V a refusé d’appliquer les lois discriminatoires aux Juifs marocains.

S’agissant de son livre «Juifs et musulmans au Maroc, des origines à nos jours», le professeur Kenbib précisa que ce travail, axé  sur une bibliographie sélective arabe, française et anglaise, concerne 14 siècles d’histoire commune entre les deux confessions, constituées d’échanges et de compréhension plutôt que d’antagonisme et de rejet.  L’ouvrage vient, par ailleurs, souligner la contribution des juifs marocains à l’histoire du Maroc, à son économie, à sa culture, à son patrimoine et à sa diplomatie.

Outre ses nombreuses publications, l’historien Mohammed Kenbib a coécrit de nombreux ouvrages, dont Le Maroc actuel (CNRS éditions, 1992), Être notable au Maghreb (Maisonneuve & Larose, 2006), Histoire des relations entre juifs et musulmans (Albin Michel, 2013) et a participé au Dictionnaire de la Méditerranée (Actes Sud, 2016).

 

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