Petite chronique d’une mère endeuillée
Par Mustapha Jmahri (écrivain)
La longue route allant du quartier Manar sur la corniche jusqu’au nouvel hôpital provincial d’El Jadida, était obscure et déserte dans cette nuit-là du dimanche 18 décembre 2016. Je conduisais ma voiture dans le silence le plus total. Ma sœur Khadija se tenait sur le siège arrière alors que ma mère était sur le siège avant à côté de moi. Une demie heure auparavant mon frère, artiste-photographe, Si Mohammed Jmahri avait perdu la vie dans un tragique accident de circulation survenu entre Moulay Abdellah et Sidi Bouzid. Ma sœur et moi avions vu, tous deux, notre frère aux urgences, allongé, sans vie, et nous sommes retournés à la maison pour réveiller notre mère et la prendre avec nous en voiture pour qu’elle jette un dernier regard sur son fils qu’elle venait de perdre.
Un peu auparavant, à la maison, nous lui avons expliqué que Si Mohammed était victime d’un accident de circulation et qu’il était emmené aux urgences, sans autre détail supplémentaire. Au début, nous ne lui avons pas révélé qu’il avait perdu la vie par crainte qu’elle ne supporte pas le choc. Dame âgée de 85 ans et souffrant d’hypertension artérielle et d’autres maladies, nous craignions pour sa santé et nous pensions à la meilleure façon de la préparer au pire. En cet instant-là, nous étions tout à fait seuls face à la réalité des faits comme face à la souffrance. Nous nous sentions seuls dans ce monde trop complexe. Arrachée à son sommeil, ma mère avait un visage qui ne présageait rien de bon. Elle était silencieuse et elle nous écoutait avec la plus grande attention. Par la vitre, elle regardait la nuit froide et n’osait même pas nous poser de questions. Toute question d’ailleurs, en ce moment de tension, n’aurait eu qu’une réponse malheureuse. Le cœur d’une mère appréhende ces moments difficiles. Ma sœur lui donnait des informations graduellement le long du trajet. L’inquiétude dans la voiture allait de pair avec l’obscurité glaciale du dehors.
J’entrevois encore dans mes souvenirs le visage de ma mère qui, en fait, avait certainement compris que son fils était parti vers Dieu. Mais, elle n’osait pas nous le faire savoir ouvertement. Pour elle, ce n’était pas la première fois qu’elle perdait un être cher. Je sentais qu’elle saisissait parfaitement la froideur de l’instant qu’elle vivait. Un énième deuil dans sa vie. En mai 1963, elle avait perdu son petit Saïd qui avait tout juste deux ans et quatre mois. Il était le dernier de la fratrie dont j’étais l’aîné. Et voilà qu’elle en perdait un deuxième, Si Mohammed, né, lui aussi, en cette année fatidique de 1963. Il avait 53 ans, marié, père de trois enfants et personnage connu et reconnu dans la ville. Il faut dire que la vie ne l’a pas beaucoup gâtée, cette mère. Elle avait perdu auparavant sa maman, et puis son mari, mon père, en 2000.
A l’approche de l’hôpital, ma sœur n’eut plus de choix. Elle dit à ma mère d’être courageuse et de se préparer à affronter la vérité quelle qu’elle soit. C’est à ce moment-là, que ma mère laissa couler ses larmes, de chaudes larmes. Elle ne pouvait plus se retenir. Elle pleurait tout doucement et je voyais bien qu’elle souffrait de l’intérieur. Elle pleurait dignement comme une personne venant de subir une grande injustice.
Ma sœur lui dit :
– Sois courageuse, Maman, on ne sait pas ce qui nous attend à l’hôpital. On nous a dit qu’il était transporté dans un état comateux.
Tout en l’écoutant, ma mère continuait d’apaiser sa douleur par un flot de larmes. Elle encaissait les mots et les phrases de la vérité et de la tragédie. Sans broncher. Que pouvait-elle faire d’autre ? Rien. Dans une telle situation, elle ne pouvait que se résigner au mektoub d’Allah. Tel un oiseau à l’aile brisée. Elle se sentait vraiment vulnérable devant la force d’un injuste destin.
Arrivés sur les lieux, nous pénétrâmes dans le hall des urgences et nous nous trouvâmes nez à nez avec Saâdia K. l’infirmière de garde, que nous connaissions et qui parlait avec deux gendarmes. Dès qu’elle nous vit, elle vint vers nous et nous aborda directement :
– Mes sincères condoléances, Si Mohammed est décédé.
Je ne sais plus ce que j’ai fait ni ce que j’ai senti en cet instant où la douleur m’a submergé mais c’était comme si je ne réalisais pas ce qu’elle me disait ou comme si je recevais un coup de massue sur la tête. Ma mère et ma sœur en sanglots embrassaient le front de Si Mohammed posé sur le brancard dans le couloir des urgences. Nous serons rejoints en cet instant par Ibtissam, l’épouse de mon frère défunt, et de ses enfants, Maryem et Chouaïb. Le petit Chouaib qui porte le prénom de son grand-père paternel ne comprenait pas ce qui arrivait mais, à travers le regard de ses yeux, je sentais sa grande inquiétude.
Je me rappelais également un rêve que ma mère nous avait raconté un jour. Elle avait vu, dans son sommeil, son fils, passionné de fantasia et photographe professionnel de ce genre de manifestation, en train de chevaucher lui aussi un grand cheval blanc, un de ces beaux chevaux doukkalis à l’allure si noble. Elle chercha une interprétation de cette vision et reçut comme explication que ce garçon réussirait tous les projets de sa vie. Ce fut le cas puisque la vie de Si Mohammed, bien remplie, en fut la preuve éclatante.
Il était environ 2h quand deux infirmiers sont venus pour emmener la dépouille de mon frère à la morgue. Ma mère, malgré sa fragilité et son état psychique, était quand même un peu apaisée d’avoir revu et embrassé son enfant. D’autant plus que son aspect extérieur était parfaitement propre, avec en plus comme un sourire aux lèvres. Il ne présentait aucune cicatrice ni marque de sang. Son petit-fils, Chouaïb, qui ressemble tant à son père, se colla contre elle. Ainsi, elle sentit à cet instant, dans la douceur de ce rapprochement, que son fils était toujours là sur terre, vaquant à ses multiples occupations. Que cette fois-ci elle triomphait sur le destin par la vie qu’elle avait donnée et qui se poursuivait à travers son petit-fils. En fin de compte, la vie continuait au-delà de toute tristesse et au-delà de toute séparation.
jmahrim@yahoo.fr
















