Postface de « Une vie d’engagements à El Jadida»
Par Grigori Lazarev
J’ai lu la version anticipée du livre « Une vie d’engagements à El Jadida » que Mustapha Jmahri a consacré à la vie de Mokhtar Timour. Le nom de Mustapha Jmahri ne m’était pas inconnu car, sans le connaître personnellement, j’avais acquis dans une librairie de Rabat, il y
a quelques années, deux de ses livres dont l’un traitait des colons dans les Doukkala. L’auteur avait fait un excellent travail de mémoire et par son nouveau travail il continue à enrichir la mémoire historique du Maroc.
Je dois dire que ce livre sur Mokhtar Timour m’a ému à de nombreux titres. Tout d’abord pour l’exceptionnelle qualité humaine de la personne. J’ai, au cours d’une longue vie, rencontré souvent des militants de qualité qui avaient dédié leur existence à la défense de causes auxquelles ils croyaient avec passion. Mais j’ai aussi vu des militants être pris par les changements de leur vie et se laisser entrainer dans des tentations qui les faisaient souvent renier leurs anciens engagements. Ce n’est pas le cas de Timour. Rares sont les personnes qui n’ont jamais rien renié, malgré les mutations de la société, malgré les avanies que ses anciens compagnons de lutte, transformés par des jeux politiques subalternes ou par les attraits d’une
vie matérielle plus confortable, lui firent subir. Timour, lui, resta fidèle à ses engagements. Quand il est entré dans la vie politique, le monde était clair et il se partageait entre deux idéologies, on était du côté du socialisme ou bien du côté du capitalisme et de l’impérialisme.
Très jeune, je fis partie, comme Timour, du premier camp. L’histoire nous montra, par la suite, que ces choix avaient été biaisés et que les réalités politiques et sociales étaient beaucoup plus complexes, ouvrant sur de nouvelles interrogations et sur le malaise des choix politiques. Timour est un militant à l’ancienne, celui de l’engagement total et d’une fidélité
inconditionnelle. Un tel engagement m’a fasciné. Mais surtout par la vérité que j’y ai trouvé.
Certes nous ne sommes plus au temps de l’opposition binaire entre des idéologies qui se confrontaient radicalement. Notre temps est celui d’autres questionnements. Mais il en est resté une ligne de force essentielle et qui continue à déterminer les engagements politiques.
Comme il y a un demi-siècle, et comme bien avant, il y a d’un côté les nantis et de l’autre, les déshérités. Ces racines des oppositions politiques n’ont guère changé, sinon de dénominations.
……. La vie de Timour nous montre en effet l’histoire des « sans grade », celle qui ne fait pas la une des journaux et qui, pourtant, témoigne d’une réalité que, de l’extérieur, nous percevons mal. Mokhtar Timour est, à cet égard un grand personnage de l’histoire sociale de son pays. Ses choix l’ont laissé du côté obscur. Il était bon de lui donner de la lumière. Ce livre est un regard sur l’un de ces héros méconnus qui forment la richesse des classes sociales dont on ne parle pas
Ce livre m’a également séduit car j’y ai retrouvé des croisements avec des moments dispersés de ma propre vie. Timour évoque son passage dans le scoutisme. Ce fut aussi mon cas car à l’époque il n’y avait pas d’autre cadre pour la jeunesse. J’y ai notamment connu Paul Pascon. Nous y avons appris la tolérance et la connaissance des autres. J’étais encore au lycée quand il m’advint de rencontrer certains des personnages du PCM dont Timour évoque les noms. Je me souviens avoir rencontré Layachi, à sa sortie de prison et d’avoir été frappé par la chute de ses cheveux pendant son incarcération.
J’ai moi-même travaillé à l’ONI, dans ses tous premiers temps, et j’ai bien retrouvé l’histoire de cette institution et de ses suites au travers celle des offices du Haouz et des Doukkala. J’ai bien connu Raymond Aubrac et l’ai revu une dernière fois peu avant sa disparition. J’ai lu avec émotion ce que Timour disait de Paul Pascon, mon si vieil ami. J’ai noté les références à Chraïbi et à Hammoudi, avec lesquels je suis resté en contact.
A une certaine époque, j’avais fréquenté l’UMT et connaissais bien Mahjoub ben Seddik. C’était la grande époque de l’UMT et de l’Avant-Garde, hebdomadaire auquel il m’advint de collaborer. Mahjoub m’avait fait connaître Abdelkrim Benslimane qui avait fondé la branche
agricole de l’UMT et qui en fut un leader actif. J’ai d’ailleurs été surpris que Timour n’évoque pas son nom. Benslimane était devenu un ami et je le vis souvent lorsqu’il avait élu résidence dans une ferme récupérée près de Kenitra. Nous y rencontrions sa famille qui avait une
origine à El-Jadida (c’était aussi la famille du docteur Khatib)….Encore une fois bravo pour ce travail de mémoire.
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Ethnologue et sociologue, Grigori Lazarev, né à Marrakech, a acquis son expérience dans de nombreuses régions du monde, dans le cadre d’institutions internationales, en particulier de la FAO. Au Maroc, il a été notamment impliqué dans les réflexions stratégiques sur le
développement rural avec le Conseil général du développement agricole et le Commissariat au Plan. Parallèlement à cette carrière, G. Lazarev a poursuivi les recherches de sociologie historique sur le Maghreb qu'il avait initié lors de ses activités universitaires au Maroc dans les années soixante.

















